CATE LE BON – REWARD

C’est sur un flanc de montagne à Cumbria que les premiers chuchotements du cinquième album studio de Cate Le Bon ont commencé à fleurir. « Il y a un romantisme étrange à devenir un peu folle, à jouer du piano pour soi-même et à chanter jusqu’au bout de la nuit », dit-elle en racontant l’année qu’elle a passé seule dans le Lake District, celle qui a fait naître Reward. Le jour, en bonne touche-à-tout, Le Bon apprenait laborieusement à faire des tables, des tabourets et des chaises en bois massif ; la nuit, avec pour seule compagnie un Meers d’occasion, le tout premier piano qu’elle n’ait jamais possédé, « fenêtres fermées à tout le monde », elle vidait son cœur comme par accident. Le résultat est un album tout aussi varié stylistiquement, surréaliste et tactile que les précédentes créations de cette éternelle outsider, mais qui est aussi intensément introspectif et profond ; son disque le plus personnel à ce jour. Les premières mesures du titre « Miami » sont marquées par des sonneries comme celles d’une horloge de grand-mère, et annoncent une période de changements personnels importants. Non seulement la ville évoquée dans le titre est le lieu d’un changement drastique dans la vie de Le Bon, mais elle trouve qu’il y a quelque chose d’un peu ridicule pour quelqu’un originaire d’une petite ville du Pays de Galles de chanter sur ce Miami cosmopolite ; un parallèle parfait au sentiment d’absurdité qui peut accompagner un grand bouleversement. De tels changements exigent un ajustement, s’exclame-t-elle, ponctuée par le carillon continu du synthétiseur et un soupçon de saxophone ; Never be the same again / No way / Falling skies and people are bored…Oh, it takes some time / It hangs in doors. De là, on s’approche des premières lueurs du matin, où la brume fait germer doucement le premier single « Daylight Matters ».. Ses « I love you » persistants, exprimés sur un arrangement subtilement désordonné, ne sont pas des marques affectueuses, comme on pourrait le croire à première vue, mais plutôt une complaisance face à l’apitoiement sur soi-même. C’est le fruit du temps passé seul à « s’infliger une absence pour mieux la regretter » plutôt qu’une chanson d’amour expansive – même si, ajoute Le Bon, « l’amour est toujours présent, en un sens ». Dans la foulée du premier vient un second single mélancolique, « Home to You », au son à la fois inhabituel pour Le Bon et qui pourtant lui est propre : un excellent exemple de l’éloignement de Reward des notes plus classiques de Crab Day (2016) et d’une tendance vers l’électronique dans son utilisation dominante du synthétiseur. Mais malgré ces écarts stylistique, le fantôme du Meers persiste : le fait que les dix chansons de Reward aient été conçues seules au piano reste évident, non pas par leur sonorité littérale, mais plutôt par le sentiment de proximité qu’elles expriment. Ce sentiment d’intimité est favorisé par les divers paysages dans lesquels Reward a pris forme : Stinson Beach, LA, et Brooklyn via Cardiff et The Lakes. L’enregistrement à Panoramic House [Stinson Beach, CA], un studio résidentiel sur une montagne surplombant l’océan, a permis à Le Bon de préserver l’éloignement qu’elle avait capturé pendant l’écriture de Reward à Staveley, Lake District. Bien qu’un séjour à Los Angeles pour essayer de finir certaines chansons n’ait pas duré longtemps, « ça n’a pas marché… c’était trop mouvementé, tout semblait un peu plus fragmenté et les gens allaient et venaient, au lieu d’être fermés au monde comme j’en ai besoin quand j’enregistre », Le Bon et Samur Khouja, coproducteur et ingénieur, ont été transportés dans le désert de Joshua Tree. « Nous n’avons vu pratiquement personne d’autre et cela nous a permis de retrouver nos marques avec le disque. » Durant cette longue période, un groupe de musiciens liés par la confiance et l’amitié a rejoint Le Bon : Khouja et son coproducteur Josiah Steinbrick, Stella Mozgawa (de Warpaint) à la batterie et aux percussions, Stephen Black (alias Sweet Baboo) à la basse et au saxophone et ses collaborateurs Huw Evans (alias H.Hawkline) et Josh Klinghoffer aux guitares ont rejoint le disque au goutte à goutte. Le fait que ces collaborateurs soient apparus de manière disparate sur les précédentes productions de Le Bon contribue sans doute à la préservation d’une signature sonore malgré un changement d’approche relativement drastique. Qu’il s’agisse de son premier album Me Oh My, plus minimaliste et acoustique en 2009, ou de son album Mug Museum acclamé par la critique en 2013, ou même de son travail de production, comme sur le récent album Deerhunter, Why Hasn’t Everything Already Disappeared (4AD, janvier 2019), le travail solo de Cate Le Bon a toujours résisté aux étiquettes, en équilibre entre le krautrock distant et la tendresse déchirante ; le tout servi avec un clin d’œil, un coup de frange et une touche de Telecaster. Cette habile traversée de contradictions apparentes continue de s’exprimer sur Reward, des ossements pleurnichards de « Home to You » jaillit « Mother’s Mother’s Magazines « , une chanson inspirée du « sentiment d’être autour de beaucoup de femmes vraiment fatiguées » qui, par sa composition et ses paroles espiègles, rappelle DRINKS, le projet parallèle que Le Bon co-créé avec Tim Presley (de White Fence). Les images mordantes, ironiques et souvent surréalistes que l’on retrouve éparpillées dans les œuvres précédentes de Le Bon se soulèvent à nouveau sur « Sad Nudes » (Pick up the phone / Take the call from your mother / She really wants you to answer) et sur « Magnificent Gestures » (I was born with no lips / Drip drip drips). Bien que les choses prennent un tour plus pessimiste sur le troisième single « The Light » (Mother I feel the crowd on the turn / Took out the windows / Moved the stairs / And I don’t see the comedy / Holding the door to my own tragedy / Take blame for the hurt but the hurt belongs to me), ce n’est pas sans humour, lorsque Le Bon se demande cyniquement où est-ce qu’il peut bien s’amuser dans cette ville (Where would he go for fun in this town?)  Et après tout, la lumière qui finit par la chercher offre à l’artiste solitaire le salut. Les multiples facettes du talent de Le Bon, sa capacité à proposer différents niveaux de lecture dont les motifs ne sont pas immédiatement évidentes, sont perceptibles jusqu’au nom même de l’album. « Les gens entendent le mot « récompense » et ils pensent que c’est un mot positif » dit Le Bon, « et pour moi c’est un mot assez sinistre, car il dépend de la relation entre le donneur et le récepteur. J’ai l’impression que c’est vraiment révélateur de l’époque dans laquelle nous vivons, où les mots sont utilisés comme des slogans, et où tout perd lentement son sens. » L’album met donc en garde contre la difficulté à faire sens ; c’est un signal d’alarme contre les comparaisons faciles et les jugements de valeur. Un sentiment que la musicienne ébéniste résume par ce conseil : « Garde toujours ta main derrière le burin. » – Diva Harris, Mars 2019

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